Témoignage – Quand les grands-parents sont sourds, quelle transmission?

Témoignage – Quand les grands-parents sont sourds, quelle transmission?

Tous les enfants d’expatriés vous le diront, grandir avec des étrangers c’est être élevé dans une culture que vos amis ne comprennent pas toujours, c’est avoir des codes et des repères différents et parler une langue qui leur est inconnue. Mais c’est également être riche de toutes ces différences. Le pays de mes parents, lui, n’est pas très connu, il s’appelle silence. Oui, mes parents sont sourds ; pas malentendants, pas sourds-muets ; mais sourds (appelons un chat, un chat). Ils sont nés sourds et ont eu des enfants entendants. Pourtant, être enfant de sourds c’est l’être soi-même à moitié comme on serait à moitié anglais ou chinois.

Quelle hérédité pour les petits-enfants ?

Aujourd’hui, cette particularité je l’ai pleinement intégrée et je vis très bien avec. Mais, lorsque j’ai donné naissance à mon premier fils, elle a refait surface. Pour la première fois, j’ai pris conscience que mes parents extra-ordinaires devenaient de facto des grands-parents extra-ordinaires et que, si j’avais grandi avec eux de manière évidente, pour mes enfants je n’avais pas le mode d’emploi ! Être petit-enfant de sourd à quoi cela correspond-il ? Mes enfants sont-ils à un quart sourd ? Comment s’opère la transmission alors que je suis pleinement entendante et que mes enfants ne vivront pas le quotidien de leurs grands-parents ? Quelle relation mes parents vont-ils développer avec mes enfants à travers cet handicap ?

La langue des signes mais pas que…

La transmission la plus évidente quand on est étranger est celle de la langue. Pour moi donc, il s’agit de la langue des signes française. Je souhaite réussir à l’offrir à mes enfants comme un cadeau pour communiquer avec leurs grands-parents mais également comme partie intégrante de leur patrimoine familial. Ce dont on parle moins, par contre, est la transmission de ce qui n’est pas palpable, d’une certaine manière d’être et d’être dans le monde. Je suis une maman à moitié sourde, non pas parce que je n’entends pas, mais parce que je n’ai pas le réflexe d’allumer une radio pour mettre de la musique, je n’ai aucune culture musicale à transmettre et que je suis particulièrement intolérante passé un certain niveau sonore. L’étrangéité de mes parents m’a toutefois appris à beaucoup câliner, à observer attentivement ce qui m’entoure et à aimer le Beau sous toutes ses formes.

Lorsque nous parlons du handicap, nous pensons légitimement à la vie pratique, à l’impossible et aux petits possibles. Mais le handicap est fertile d’une toute autre manière. Il donne naissance à un patrimoine immatériel immense qu’il nous appartient de transmettre à nos enfants comme toute autre culture.

Et quand, lors d’un atelier musique dans sa classe, mon fils est le seul à ne pas y prendre part, je me dis qu’il y a effectivement un peu de sourd en lui !

 

Marie-Amélie Clement