Les pieds sur terre… et la tête dans les étoiles

Les pieds sur terre… et la tête dans les étoiles

Le jour où D a rendu son dernier souffle, il avait 27,88 ans. Et une espérance de vie à la naissance de 71,30 ans. Il n’avait fait que le tiers du chemin, nous l’espérions. Né en Guinée à la même date, il aurait fait les deux tiers du chemin espéré. Voire carrément tout le chemin s’il était né en Sierra Leone en 1960. Mais né homme, en 1985, et en France, il avait tout pour espérer. Vivre longtemps, devenir papa, grand-père. Né certes prématuré, mais en bonne santé. Sans doute avait-il pressenti qu’il n’avait pas de temps à perdre, alors pourquoi attendre les neuf mois réglementaires ?

La vie. Un apprentissage de tous les jours. Tomber dix fois et se relever onze.

Lorsque D a rendu son dernier souffle, je suis tombée. Sans bruit. Longtemps, très longtemps. Une chute libre, une éternité. Des jours, des mois. Dès le début j’ai compris que ce n’était pas la peine de lutter, qu’il valait mieux se laisser tomber. Attendre d’avoir touché le fond. Si fond il y avait.

Je n’ai pas touché le fond. En fait il n’y avait pas de fond. Ou alors je l’ai heurté 1000 fois et me suis relevée 1000 fois. Je ne sais pas bien.

***

C’était un mec bien. Un fiancé du tonnerre. Quelqu’un sur qui l’on peut compter. Solide. Mon roc.

J’ai serré sa main gauche 48 heures contre moi quand il a fallu lui dire au revoir. Parfois la droite. Assise sur un tabouret tout contre son lit. Ou assise par terre entre deux machines du service de réanimation, pour laisser la place à d’autres. J’avais accroché au mur en face de lui un photomaton de nous deux, quatre petites photos en noir et blanc prises à San Francisco une après-midi ensoleillée quelques années auparavant, encore insouciants. On sourit, on fait la tronche, on tire la langue, on s’embrasse. Bien vivants. Et une jolie carte d’un paysage de Toscane qu’il m’avait envoyée un été. Là où nous voulions acheter une maison plus tard, avec piscine. Pour lui donner du courage. Les premiers souvenirs qui m’étaient tombés sous la main quand les médecins m’avaient appelée, au petit matin, pour me dire qu’il était tombé dans le coma et avait été transféré en réanimation. Notre complicité et nos rêves.

« Que s’est-il passé ? – (la médecin avec l’accent italien qui parle beaucoup trop et beaucoup trop vite) On l’a trouvé inconscient… attendez, on doit raccrocher là, on est en train de le stabiliser… venez. » Je m’étais assise au bord de notre lit, seule. J’avais enfilé un Jean délavé, mes Converse. Appelé mes parents. Ses parents. Pris les photos et la carte. Mon courage à deux mains. Tout l’espoir qu’il me restait en réserve. Une longue inspiration. Le métro.

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Il y a tant de premières fois. Tout réapprendre, comme un enfant qui ne tient pas encore sur ses jambes. Continuer à avancer. Avec le cœur. Bien ancrée dans le présent. Apprendre à apprivoiser son silence. C’est incroyable ce qu’on apprend quand le silence se fait. Je le découvre autrement, il continue à me parler à sa façon, dans le silence du ciel toulousain. Il m’apprend à aimer, il m’apprend l’humilité, la discrétion, le courage. La patience, et la persévérance. L’espérance. La générosité.

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Espérance et humilité : deux mots qui m’ont aidée à gravir cette montagne de rêves brisés et à mettre un pied devant l’autre quand le gouffre du doute, du chagrin, de la peur me submergeait. Deux mots auxquels je me suis cramponnée lorsque le vide laissé par son silence semblait me happer et m’aspirer toute entière. Je m’y suis accrochée, de toutes mes forces, résistant à la tentation de me noyer dans ce passé qui ne serait plus, et dans ce futur qu’il fallait réinventer de toutes pièces. J’ai lutté, écartelée entre ces deux horizons fuyants. J’ai appris à apprivoiser le présent, et à l’aimer pleinement.

J’ai compris en les éprouvant toute la richesse de ces deux mots, et ce qu’ils signifiaient. J’ai compris ce que les hommes qui les ont un jour inventés, utilisés, avaient souhaité exprimer avec délicatesse, et justesse. La flamme discrète de l’espérance, cette lumière vacillante dans la nuit. La discrétion sereine de l’humilité, ce dénuement si riche d’enseignements. Ce qualificatif si souvent employé pour décrire D. Beaucoup avaient su lire dans ses yeux verts toute la profondeur de cette humilité généreuse.

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Le temps s’est arrêté, trop tôt, trop vite. Une vie qui s’éteint, et tant de silences qui nous séparent, nous unissent ! J’apprends de son ombre tandis que la vie reprend ses droits, pas à pas, et me baigne de sa lumière dansante. Il se cache dans les sourires, les blés qui murissent, les couleurs de la ville, le cri d’un nouveau-né. Est-ce lui ? Est-ce mon imagination en quête d’espérance ? Qu’importe. Il est là parmi nous, à sa manière, discrètement, dans l’humilité de l’éternité.

 

Laetitia
© crédit photo D

 

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