Parents et médecins, notre expérience du confinement

Parents et médecins, notre expérience du confinement

Petite présentation rapide 

On est des parents-médecins de 30 ans, (Bertrand est médecin généraliste et je suis pédopsychiatre), et on a 2 petites filles, une de 3 ans et une 5 ans ½. Après une année 2019 sur les routes en tour du monde, on se retrouve confinés à la maison avec nos filles, en gardant évidemment nos activités professionnelles lors de cette période si spéciale. On partage donc ici notre expérience d’un confinement particulier !

L’annonce du confinement

Le confinement, ce mot qui nous paraissait venir d’une autre réalité il y a peu, est finalement devenue la notre mi-mars. Cette situation inédite à laquelle nous sommes actuellement confrontés, nous a tous obligés à repenser très vite notre quotidien.

Je pense qu’après 11 années d’études de médecine on est plutôt bien armés pour faire face à des changements importants puisque déjà pendant nos études on change très régulièrement de lieux de stages, avec des missions et responsabilités très différentes à chaque fois. On devient donc assez flexibles.

Pareil, sur le plan du stress pouvant être engendré par cette situation spéciale, on est plutôt habitués : entre les gardes aux urgences, la confrontation aux situations médicales anxiogènes, la confrontation à la maladie et à la mort, au fur et à mesure de ces années d’étude on acquiert une certaine capacité à faire face à tout ça. Je pense du coup qu’on est moins sensibles au stress actuellement ambiant. On fait aussi peut-être plus facilement la part des choses dans les informations que nous donnent les médias, on a une lecture plus « scientifique », plus critique, de ce qu’on nous dit un peu partout.

Du coté des filles : je pense qu’après avoir vécu 7 mois en tour du monde, à changer de lieu de vie et de cultures très souvent, vivre dans un van, dans une tente, dans une yourte, au fin fond d’un village du Cambodge, dans un building de Melbourne, dans une auberge de jeunesse en Patagonie, dans une cabane sans électricité sur une plage de Hawaii .. bref l’adaptation à l’insolite elles connaissent aussi 😉

Donc je pense que tout ça nous a aidé tous les 4 à bien vivre la situation, on s’est vite réorganisés et adaptés, avec bien sûr parfois des pics de stress liés au boulot mais globalement on est restés relax 

Médecins pendant le confinement, chez nous ça donne quoi ?

  • Coté médecine générale

Paradoxalement les médecins généralistes ont eu une grosse baisse d’activité pendant le confinement : les gens ont peur de se retrouver dans un cabinet médical, d’attraper le covid en se déplaçant et donc ne consultent plus que pour les urgences. Et puis les gens tombent beaucoup moins malades puisqu’ils sont chez eux. Donc finalement les jours de travail ont diminué pour Bertrand, certains de ses remplacements ont même été annulés. Par contre le week-end ses gardes ont évidemment été maintenues et c’est là qu’il était le plus confronté au COVID. Ça a amené quelques précautions spéciales à la maison 😉 Laisser ses chaussures dans la voiture, traverser la rue pieds nus^^, rentrer par le portillon du jardin, se déshabiller dans le jardin, laisser ses fringues dans la cabane, courir dans la douche, se désinfecter, désinfecter son téléphone, sa sacoche, expliquer chaque jour aux petites qui courent vers lui quand il rentre, que non pas de câlin tout de suite, d’abord la bétadine et après les câlins 😉 Cette scène du retour du travail est finalement presque drôle tellement c’est surréaliste de devoir prendre autant de précautions après une simple journée de boulot.

  • Coté pédopsychiatrie

De mon coté en pédopsychiatrie c’est très différent. On n’est pas directement confrontés au risques du COVID mais par contre on est directement confrontés aux risques liés au confinement : augmentation des troubles anxieux, mal-être chez les adolescents, augmentation des conflits dans les familles, violences des parents, violences des enfants, troubles du comportement… Cette période demande donc beaucoup d’énergie car les situations sont souvent complexes et les moyens d’aide sont actuellement très limités. On doit donc redoubler de vigilance, d’accompagnement, de réactivité, de créativité pour continuer nos prises en charge malgré les restrictions des possibilités de soins. 

Il y a aussi les semaines d’astreintes aux urgences pédiatriques lors desquelles je dois rester joignable toutes les nuits par les pédiatres, également les week-end passés aux urgences pédia pour répondre aux motifs pédopsychiatriques. Gérer des urgences sociales et pédopsychiatriques avec beaucoup moins d’intervenants autour des familles, c’est complexe. La charge de travail reste donc importante en ce moment. 

Parents pendant le confinement, ça donne quoi chez nous ? 

  • Beaucoup de discussions 

On a expliqué la situation aux filles, sans trop rentrer dans les détails, mais en expliquant bien les choses quand même puisque de toutes façons elles sont aussi directement concernées par les changements que ça a impliqué dans notre vie. La grande nous a demandé pourquoi il n’y avait pas plus de lits dans les hôpitaux ou encore pourquoi les cloches de Pâques passaient chez tout le monde sans attraper de coronavirus. La petite nous a demandé si le virus était un monsieur qui allait attaquer son papa au travail. On a ré-expliqué, rassuré et après on n’en a plus trop parlé. Par contre on demande régulièrement si elles ont des questions, des inquiétudes par rapport à la situation, bref on n’oublie pas que ce qui peut être stressant pour nous ne l’est pas forcément pour elles …mais que ce qui n’est pas stressant pour nous peut quand même l’être pour elles … on est assez transparents. 

  • Profiter au maximum de nous 4 tout en gérant une charge de travail importante …

Les filles sont vraiment contentes de passer du temps ensemble, on voit qu’elles ont passé 7 mois en voyage ensemble, les habitudes ont très vite été reprises et ça c’est vraiment top de les voir comme ça !

Il y a des jours où elles jouent à fond et ça me permet de bosser à fond. D’autres où je vois qu’elles sont moins autonomes donc je leur explique un déroulement structuré de la journée, avec des temps pour elles et des temps où je dois absolument travailler. Je leur donne au maximum de repères temporels cadrés et ça a fonctionné jusqu’à maintenant. Si j’ai des visio, des réunions téléphoniques ou des appels-patients compliqués à faire je leur explique, je m’assure qu’elles soient lancées dans leur jeu et je m’isole. Si elles ont déjà été au top toute la journée mais que je n’ai pas fini de bosser, je leur mets un petit dessin animé pour finir mon travail sans stress. 

Elles jouent super bien ensemble donc ça roule plutôt bien !

  • … et les devoirs …

Ce qui est dur c’est de recevoir les devoirs de la grande chaque semaine, se demander comment on va avoir le temps de caler tout ça, se comparer obligatoirement aux autres parents qui ne travaillent pas, qui profitent de ce temps pour faire des super activités avec leurs enfants… La maîtresse fait un super blog avec toutes les photos que les parents lui envoient, c’est super pour le lien de notre fille avec ses copains mais ça peut être très culpabilisant pour nous de voir ce que les autres ont le temps de faire. On arrive quand même à lui faire faire tous ses « devoirs » et elle carbure bien, on n’arrête pas de lui dire à quel point elle est géniale de tant nous faciliter les choses 😉 On est quand même moins assidus au fur et à mesure des semaines mais bon on relativise plus aussi !

  • Et se garder des moments détente

En fin de journée et le week-end on fait beaucoup de sport ensemble, je leur ai acheté un petit tapis chacune pour ne pas que ce soit la guerre des tapis et on se fait des sessions tous les 4 c’est cool  On prend le temps de regarder nos albums photos, de les faire ensemble, on fait quelques gâteaux…bref elles participent à nos activités 😉 Par contre les activités manuelles ça m’ennuie totalement donc dans tous les cas on n’en fait pas trop 😉 

Sinon on a la chance d’avoir un petit jardin donc dès qu’il fait beau on installe les poupées dehors, les playmobils, on sort les trottinettes 😉  

Notre organisation « spéciale confinement » en pratique

Étant soignants tous les 2 on avait la possibilité de faire garder nos filles à l’école et à la crèche mais on n’a pas souhaité le faire. Par contre l’école et la crèche étaient totalement d’accord pour accueillir les filles du jour au lendemain si besoin. Du coup on s’alterne la semaine et aussi pour nos gardes/astreintes le week-end. 

Les horaires des journées sont quand même plus light qu’habituellement donc on profite quand même plus de nous 4 qu’en temps normal et ça c’est cool !

Sur la journée j’essaye d’avancer à fond le matin car les filles font la grass’mat’ et elles jouent super bien seules le matin. L’après-midi, quand ma petite fait la sieste, je mets ma grande sur ses devoirs et je bosse en même temps. Quand la petite ne fait pas de sieste, elles jouent toutes les 2, et j’avance pendant ce temps-là … tout en les relançant sur des jeux quand je vois un petit flottement. Et quand je suis à l’hôpital c’est Bertrand qui gère les devoirs, généralement je rentre assez tard.

Voilà en gros le rythme est sport mais quand même moins que d’habitude… On est assez actifs dans une journée donc tout ça fait qu’on vit un peu décalés ! Surtout que le soir on se transforme en ados, on arrive pas à se coucher avant 1h-1h30 ^^ Du coté des filles elles se couchent plutot vers 21h-21h30 et dorment jusqu’à 10h (c’est pas mal aussi) 

La suite ?

Je pense que penser à « l’après » est illusoire car pour moi il n’y aura pas tout de suite un « après »… On doit changer nos façons de faire pour encore un petit moment… A l’hopital on se réorganise pour plusieurs mois (pour ne pas dire plus). A la maison, on commence doucement à ne penser à une reprise scolaire qu’en septembre… On commence à faire le deuil de nos vacances d’été et à imaginer tout ce qu’on pourrait faire près de chez nous ! Les filles veulent aller camper à la montagne, on se met à rêver à de nouveaux projets rando en autonomie sur plusieurs jours… Nous qui voulions l’hiver prochain vivre une expérience de confinement en traversant la Sibérie en transsibérien, on va peut-être décaler ce projet et penser plutôt à repartir un peu à l’aventure, à l’assaut des grands espaces, près ou loin de chez nous ! On verra comment la situation évolue.

Nos tips 😉

  • Faire en début de journée autant de missions qu’on peut pour faire diminuer notre charge mentale de la journée (petit coup d’aspi, cuisine pour le midi, boulot au max…) plutôt que de se traîner ces pensées toute la journée. Idem pour la semaine, avancer à fond en début de semaine pour être plus tranquille en fin de semaine !
  • Ne pas être rigide dans ses principes d’éducation, on est dans une situation particulière qui demande des aménagements particuliers. Ce n’est pas parce qu’on met un peu de dessins animés 2-3 fois dans la semaine pour avancer notre travail tranquillement que les enfants vont avoir des problèmes dans leur développement…
  • Expliquer avec des mots adaptés la situation aux enfants, les rassurer, les intégrer dans l’organisation particulière des semaines/journées. Discuter autant que possible de ce qui peut les inquiéter, est ce qu’ils ont entendu des choses qu’ils n’ont pas comprises, quels sont leurs ressentis etc ! Etre transparents en restant adaptés à leur niveau de compréhension des choses. 
  • Garder des « temps perso » pour chacun qui assurent notre survie personnelle et familiale  Ici c’est sport, lecture, séries …
  • Limiter les réseaux sociaux et les médias en général, qui peuvent parfois être plus anxiogènes et culpabilisants qu’autre chose.
  • Garder des journées à peu près structurées pour les enfants avec des temps dédiés, en les incluant autant que possible dans ces organisations particulières
  • Se fixer des petits objectifs (raisonnables) pour garder l’impression qu’on a le contrôle de notre vie en ce moment alors que pas du tout 😉
  • Ne pas attendre une date de réel déconfinement au risque d’être déçu.. Plutôt essayer de voir sur du long terme comment changer au mieux nos habitudes et nos projets
  • Se dire qu’on fait ce qu’on peut et que vu la situation on gère super bien 😉 

Elsa

Crédit photo : @Ani Kolleshi (unsplash)