J’ai décidé de mettre les mots dans le plat

J’ai décidé de mettre les mots dans le plat

C’est décidé, je te quitte. Toi, ma vie d’avant.

Je tourne la page, je largue les amarres, je prends un autre chemin.

Il n’y a toujours qu’un pont, qu’un coup de fil, qu’une rencontre entre son rêve et sa vie, ses envies et son bonheur, ses projets et son équilibre. Il faut juste oser un jour traverser, passer, assumer, sans trembler. Oser. Choisir de parier sur l’avenir, sans trop regarder en arrière. S’entourer de bienveillance, se faire confiance, et mettre entre parenthèses la vie patiemment construite partiel après partiel, entretien après entretien. La vie d’avant. D’avant la maternité.

Pas facile de plonger dans l’eau. De la plage, l’océan donne envie, il fascine, mais il fait peur aussi. Mais souvent quand on y est, on dit qu’« elle est bonne », parole de bretonne. Et on se demande alors pourquoi on est restée si longtemps sur la plage, à se brûler la peau.

J’ai décidé de laisser la maternité prendre toute la place, de ne plus retenir, ne plus calculer. Et de vivre à notre rythme. Te laisser dormir, t’autoriser à ralentir, te laisser le temps de commencer et de recommencer. M’accroupir avec toi sur le bord du chemin pour compter les marguerites. Décider d’avancer l’heure du bain un jour de grande fatigue. Improviser. Sans laisser l’horloge, les conventions, le poids des affaires, organiser notre quotidien. Sans ordre du jour. Sans priorités. Nous laisser aller à contempler. Sans devoir choisir. Te regarder grandir. Rentrer dans une bulle. Collectionner nos jours collés-serrés. Être au premier rang de tes premières fois. Guetter le facteur et te hisser jusqu’à la boite aux lettres pour ton plus grand bonheur. Entendre tes premiers mots. M’attendrir de te voir t’émerveiller. Sans courir. Ta main dans la mienne dans tes premières saisons, les voir doucement changer le décor de nos vies, s’en régaler.

En quittant ma vie d’avant, j’ai dû aussi renoncer. Aux pauses sucrées devant la machine à café. A la joie de vivre du collègue du deuxième, à la routine rassurante de la vie de bureau. Aux défis à relever, aux projets porteurs. A mes escarpins (le jour). Aux relations sociales qui flattent les compétences. Aux afterworks auxquels on n’est plus invitée.

A la maison, j’ai vacillé les jours de tempête, composé avec la solitude face à l’affirmation d’une vie plus petite que la mienne, accusé une fatigue intense, accepté d’être entièrement disponible, manqué beaucoup (beaucoup) de rendez-vous avec moi-même.

Dans la rue, dans l’entourage, je me suis parfois aussi cognée à l’incompréhension, aux allusions déplacées devant ma décision de ne plus, pour un temps, vouloir partir travailler ailleurs. Mais sans jamais me justifier.

Il n’y a pas de bonne ou mauvaise décision, de bon ou mauvais parcours, il y a la personne que l’on choisit d’être, l’accomplissement vers lequel on tend, l’épanouissement auquel on aspire, pour soi et les siens. Pour être simplement heureux.

Savoir s’écouter, pour ne pas laisser ses rêves filer, ni son cœur s’épuiser à nager à contre-courant. Et puis décider … de mettre les mots dans le plat.

Audrey Degoul

Crédit photo : @annalandstedt