A toi « très chère maman débordée et découragée par la parentalité positive »

A toi « très chère maman débordée et découragée par la parentalité positive »
A toi, 
Très chère maman débordée et découragée par la parentalité positive
Si tu fréquentes des groupes Facebook orientés parentalité positive, tu viens de sortir une publication en mode
« Aaah j ‘en ai trop marre qu’ils ne m’écoutent pas, c’est de plus en plus difficile, alors tant pis j’ai craqué, j’ai puni »
ou
« Je vais les punir, y a rien qui marche »
Si tu fréquentes des vrais parents (si si, les parents existent aussi ailleurs que sur la Toile !), tu auras dit, à moi ou à une de tes connaissances plutôt branchée parentalité positive :
« Pffff ça marche pas, alors tant pis, f*** la parentalité positive, j’ai fait / je vais faire [tel ou tel truc plutôt pas du tout en adéquation avec les principes de la parentalité positive] »
voire, à la place du (ou juste avant) « f*** la parentalité positive », un
« ça me désole de renoncer à mes idéaux, mais faut être réaliste donc…« 

Du coup, moi, adepte de la parentalité positive, je me retrouve face à un choix.

Choix entre différents scénarios

Option A : je peux focaliser mon regard sur le principe théorique auquel tu contreviens

(NB je parle de mamans parce que dans 95% des cas ce sont elles qu’on va retrouver sur ce genre de groupes, ou sur notre canapé / banc du parc en train de vider leur sac; mais bien évidemment c’est tout à fait valable avec un papa… y compris et surtout si, hasard, ledit papa est notre conjoint, lui même un peu découragé)

Ce que tu dis me fait me rappeler tout ce que j’ai lu et vu sur le sujet, qui montre bien à quel point tu fais fausse route. Donc je peux
partir dans un long argumentaire théorique  (version longue)
ou
te dire que ça va vraiment pas  (version courte).
Quelle horreur ! c’est super pas bienveillant ! Nan mais c’est n’importe quoi ! Ça déresponsabilise / casse la connexion / apprend la violence à ton enfant /… au choix selon la situation.

Option B : je peux focaliser mon regard sur l’enfant concerné (ton enfant), faire preuve d’empathie envers lui 

Nan mais c’est hyper violent envers lui ! Il peut pas comprendre ! Il va pas comprendre ! Le pauvre !

Ce qui aboutit peu ou prou aux mêmes réactions que le scénario A.

Mais c’est très vrai tout ça ! J’ai parfaitement raison.
(dans le monde des parents positifs en tous cas) OUI.
Et en même temps je suis à côté de la plaque.
Prenons un peu de recul.

Commençons par prendre l’option C : je vais faire preuve d’empathie… envers moi-même.

 

Qu’y a-t-il dans ma réaction ?
Oui, il y a l’aspect « théorique » qui me heurte,
oui il y a l’empathie que je peux ressentir pour ton enfant,
mais… pas seulement.

Au fond, quand on est en train de cheminer en parentalité positive, c’est vraiment compliqué de lire ce genre de trucs. C’est en contradiction complète avec ce qu’on essaye de vivre soi-même, ça met toutes nos sirènes d’alarme en alerte… et notre réaction peut être d’autant plus virulente que la situation vient titiller en nous la voix du découragement.

 

Chère maman découragée, c’est difficile de lire ton découragement, parce que

    • Moi aussi, parfois (voire plus souvent que parfois), je trouve ça compliqué,
    • moi aussi, parfois, j’aimerais, même juste l’espace d’une seconde, envoyer tout balader (et en plus, parfois je le fais, et après je m’en veux)

 

Alors ma réaction virulente, le « NON CA VA PAS LA TETE » spontané qui risque de sortir, il s’adresserait au moins autant à toi qu’à… moi, à la partie de moi-même qui craint la contagion :
Si toi aussi tu abandonnes le navire, est-ce que ça veut dire qu’en fait c’est vraiment impossible ? 
Je vais me retrouver toute seule !  
NORMALEMENT l’humanité est en train d’avancer « dans le bon sens » mais là on ferait machine arrière ?
Vais-je même finir par faire pareil et lâcher…?

 

1er constat : quand je te vois qui lâches, j’ai peur que ça m’incite à lâcher, moi aussi.


Maintenant, 2ème étape avant d’être prête à l’option D ; « je te vois qui lâches »….?

Prenons un peu de recul par rapport à ton discours

la situation telle qu’elle apparaît au premier regard c’est : une maman qui veut tout envoyer balader et faire quelque chose de paaas bieeeen

et EN PLUS, tu viens narguer d’autres parents sur un groupe de parentalité positive, ou m’en parler, à moi, fervente partisane de ce mode d’interaction avec les enfants ! Tu te fiches de nous, hein. Si tu crois qu’on va t’applaudir et te soutenir dans ton projet, ou valider ta décision d’une quelconque manière : tu te mets les doigts dans l’œil.

Et si je pars de ce principe là, je risque de te le dire tout net :

Ah ben t’es pas à la bonne adresse, là

et de fermer la discussion (en ayant peut être rajouté toute une série de trucs issus du scénario A et/ou B). Mais l’important c’est que la discussion serait fermée.

 

Mais en fait, chère maman-découragée, je vais t’avouer un truc : quand je lis ta publication, ou quand tu me dis un truc du genre (ce qui n’est pas rare, notamment, mais pas seulement, au cours des ateliers Faber et Mazlish que j’anime), je suis

Admirative.

Hyper touchée.

Ravie.

Je trouve cela très très beau.

 

Parce que la situation telle qu’elle m’apparaît c’est : une maman tentée de tout envoyer balader mais qui vient pleurer dans les jupes de gens orientés parentalité positive.

Tu aurais pu faire ça toute seule dans son coin.

Tu aurais pu aller sur un groupe FB généraliste, ou en parler à Tatie Germaine, et tu y aurais récupéré tout plein de conseils sur « les punitions qui marchent » et autres remarques à la

« Oh ben oui tu sais la parentalité positive c’est des bêtises, le mieux c’est une bonne paire de claques, y a que ça d’vrai ma bonn’dame ».

Mais non.

Non non non.

Tu es venue en parler à des gens orientés parentalité positive.

« C’est peut être un détail pour vous,
Mais pour moi ça veut dire beaucoup,
Ça veut dire [que tu es] libre, libre de… » 
aller chercher les conseils et le soutien dont tu as vraiment besoin.

C’est énorme ça !

En fait dans ce genre de cas j’ai mes souvenirs de cours de philo de Terminale qui remontent

(NON non : ne partez pas tout de suite !!!).

Un truc qui m’avait marquée dans mon cours sur la liberté, était (je crois que ça venait de Sartre) que même et surtout quand on demandait un conseil, on exerçait déjà notre liberté.

Parce que

le choix de la personne à qui on va demander conseil, 

c’est déjà un pas de fait dans une certaine direction.

 

Bien sûr, on peut avoir des surprises

D’ailleurs certaines de ces mamans vivent de belles surprises, et peut-être que ce sera ton cas : tu pourras enfin t’entendre dire que tu as raison de penser à toi et de ne pas piétiner tes propres limites – même si il y a manière et manière de le faire, hein -, là où tu avais l’impression que parentalité positive était synonyme de sacrifice total et souriant (SVP) sur l’autel des désirs de tes bambins.

 

Mais plus globalement, toi, une maman désespérée qui vient dire qu’elle abandonne sur un groupe de parentalité positive, c’est juste merveilleux !

 

Tu es une maman qui vient appeler à l’aide.

 

Peu importent les mots que tu utilises, peu importe la véhémence avec laquelle tu affirmes que « c’est pourri, je lâche », ce qui en dit plus long que tes mots, c’est ta présence au sein du groupe ce jour-là.

Tu dis peut-être que tu lâches, mais au moment où tu écris / dis cela, en fait, tu as encore une main sur la bouée. A moi de ne pas taper sur cette main, ta main, qui a déjà assez morflé merci.

 

Maintenant qu’on a fait un détour par le scénario C et par mes cours de philo de Terminale, regardons un peu ce que permet le scénario D.

Option D : je peux focaliser mon regard sur toi, la maman, faire preuve d’empathie envers toi.

Je viens d’écrire « ce qui en dit plus long que tes mots, c’est ta présence et patati et patata« . Il ne s’agit pas d’oublier tes mots, hein ! Tes mots ils en disent long.
Ils disent une maman fatiguée,
ils disent une maman découragée,
ils disent une maman perdue.
alors cette maman là,
elle n’a paaaas du tout besoin du A : elle le sait, que ce qu’elle va faire est pas top; elle ne voit juste plus comment faire autrement. Elle culpabilise déjà à mort, même sans le dire; assez souvent d’ailleurs elle le dit. Qu’elle le dise ou non, de toute manière, elle ploie sous le poids de la culpabilité, elle s’est déjà collé l’étiquette « pire mère du siècle » sur la tronche, et vous savez ce qu’on dit du pouvoir des étiquettes sur nos enfants ? Eh bien chez nous c’est pareil : encore plus difficile de sortir de la situation. Donc vraiment pas besoin qu’on lui recolle ladite étiquette à la superglue

elle n’a paaas besoin du B non plus : sa capacité d’empathie réelle avec son enfant est HS ! Même si théoriquement elle est capable de comprendre que l’effet sur son enfant serait pas top, émotionnellement elle est à sec, elle n’est pas capable de prendre en compte cet aspect, là, juste maintenant. Les besoins émotionnels de son gamin, qui d’ordinaire lui tiennent à cœur, là elle s’en fiche ! Elle est en mode survie sur ses besoins émotionnels à elle.

 

Bien entendu, il ne faut pas nous attendre non plus à ce qu’elle soit en mesure de faire valoir l’option C.

 

Dis-moi si j’ai tort, maman découragée, mais au stade où tu en es, tu es totalement hermétique à nos besoins émotionnels à nous, qui auraient nécessité que tu dises ou écrives doucettement

« j’ai quelques difficultés avec le coucher de mon fils et je me demandais si vous auriez de petites astuces bienveillantes pour que ça se passe mieux » (avec des fleurs et des smileys)
plutôt que
« mon gamin me gave à se relever 36000 fois le soir, il me pourrit mes soirées, j’ai décidé que demain ce serait la fessée dès le premier pied mis en dehors de sa chambre »,   

Cf point précédent : tes besoins émotionnels à toi sont dans le rouge, alors ta capacité d’empathie est à zéro.

Si nous mêmes nous réagissons en mode émotionnel, ça part au clash, et dans tous les cas… tu es encore plus seule et démunie qu’avant.

Alors que ce dont tu as besoin, toi, maman découragée-mais-qui-justement-vient-crier-son-desespoir-à-des-parents-sensés-être-orientés-parentalité-positive, est-ce que ce ne serait pas tout simplement qu’on t’applique ces principes de parentalité positive, à toi ?

 

on accueille tes sentiments, on te dit que c’est dur, on reconnaît ce que tu vis bordel

 

on te fait un câlin; un 2ème, un 3ème. Ou on te met des smileys cœur. Moins efficace mais… Si présente physiquement, je pourrais aussi te tendre une tisane ou un biscuit (voire un mojito). Sinon il y a un smiley tisane et biscuit, ou barre de chocolat. Bref on s’occupe en priorité du remplissage de ton réservoir d’amour à toi. Qui en a bien besoin, d’être rempli.

 

on te demande de parler de ton problème, on souligne qu’on voit que ça franchit tes limites, on reconnaît ton angoisse : parce que si tu en es là, c’est que tu as l’impression de faire fausse route, tu es paniquée à l’idée de ce que va devenir ton enfant, ta relation à lui, toi,-dans-tout-ça, tu veux bien faire mais tu doutes et le doute c’est l’angoisse.

 

et ensuite seulement, on réoriente le comportement, on voit avec toi le côté concret des solutions alternatives.

 

Bien entendu, parfois ton problème est « juste » lié au développement de l’enfant : il faaaaait pas seeeees nuiiiiits parce qu’il a 4 mois.

Oui, beaucoup de bébés ne font pas leurs nuits à 4 mois.

ÇA N’EMPECHE PAS de trouver ça dur en tant que parent.

Donc on compatit longuement puis on voit ce qu’on aurait en stock comme idée pour gérer le besoin de l’enfant mais aussi ton besoin à toi de parent : conjoint qui prend la relève; tester le cododo; arrêter le cododo pendant 2 nuits, 2 semaines ou plus si affinités ; grand-mère, tante ou copine compatissante prête à gérer une nuit ; la même, prête à gérer une journée passée à dormir, et à faire le ménage dans le même temps pour qu’on puisse vraiment dormir….

Idem sur l’enfant qui met 3 plombes à se préparer (j’ai un billet en cours sur ce sujet) :

oui le jeune enfant est dans un autre rapport au temps,

 

mais te dire juste ça, ça va pas t’aider pas a gérer ton stress de personne qui vit dans une société avec des horaires, des RDV, et accessoirement, ressent l’envie de ne pas passer la moitié de sa matinée à superviser de l’enfilage de chaussures (quelle envie étrange).

Donc on reconnaît que c’est dur, et on voit ensemble comment, quand même, limiter les débordements temporels.

Bref, maman-désespérée, je voudrais te dire que j’ai le choix, et je veux faire le choix, de voir notre interaction comme l’occasion pour toi de déballer ton sac, de recharger tes batteries, voire d’avoir un espace pour faire le point sur la manière dont tu as positionné le curseur entre tes besoins à toi et ceux de tes enfants.

Car cette maman prête à punir / taper / vendre sa progéniture sur leboncoin, il y a 99% de chances pour qu’elle ait eu tendance à trop sacrifier de choses importantes à ses enfants, d’où épuisement chez elle, et rancœur envers lesdits enfants. Tu crois pas ?

Enfin, et surtout, surtout, je m’engage à une chose : quelles que soient les pistes qu’on abordera ensemble, je te promets que je ne prétendrai pas que « normalement avec ces conseils tout devrait parfaitement se passer« ; ce n’est pas vrai.

Toute publication estampillée parentalité positive affirmant ce genre de trucs devrait être brûlée en place publique.

Appliquer ces 1000 conseils, ce n’est pas la garantie d’une vie sans heurts. C’est juste un moyen pour une vie avec beaucoup moins de heurts. Qui soit, le plus souvent, du côté du supportable, voire du sympa. Mais qui de temps en temps fait quand même quelques incursions du côté de l’insupportable.

Parce que l’éducation de petits êtres humains, de mensch, comme dit Haïm Ginott, parfois, c’est juste beaucoup. Voire trop.

Et à ce moment, tu as bien besoin (j’ai bien besoin / il/elle a bien besoin / nous avons bien besoin /…) qu’on ressorte le scénario D. Autant de fois que nécessaire.

 

(PS / quand on s’auto-diagnostique en maman débordée / découragée par la parentalité positive, et qu’on ne sait plus se gérer : on a le DROIT d’aller réclamer un coup de scénario D. C’est même vivement conseillé.)
(PS 2 / Et encore une fois le scénario D est aussi valable pour un papa découragé 😉 )

 

Gwendoline auteure du blog

https://petitbout-petitbout.blogspot.com/2019/08/gerer-la-maman-debordee-decouragee-par.html

 

 

Son livre « 200 moments de parentalité positive (ou pas) » paraîtra mi octobre 2019

 

 

Credit photo ©Blue Cicada photography x Dear Ananas pour Maman Vogue